LA MÉMOIRE PAR L'ÉCRITURE

EXTRAITS


Du récit de vie au récit de lieu, la mémoire par l'écriture Conclusion

Du récit de vie au récit de lieu, la mémoire par l'écriture Histoire de Sophie : ce que j'ai écrit après notre premier entretien

Histoire de Sophie Photographie

Souvenirs de mes parents Hommage à ceux qui ne sont plus là

Orliaguet autrefois  L'école dans les années 30

Une année particulière "Young and Happy"

Haut-Brion à Talence - Histoire d'un quartier  Table des matières

L'image de l'écrivain public auprès des personnels d'établisssements accueillant des personnes âgées  L'analyse des principaux résultats

Lettres de Georges et Suzanne Georges à Suzanne, 22 juin 1978

Psychiatrie
À ce moment là



Du récit de vie au récit de lieu, la mémoire par l'écriture

Conclusion


  


    L’élaboration de ce mémoire m’a offert la possibilité de l’analyse, et de la maturation avec le recul, des différents temps de mon apprentissage d’écrivain public. Les deux stages que j’ai effectués et la réalisation des ouvrages Histoire du quartier Haut-Brion et Histoire de Sophie ont été riches en expérience. Ils m’ont permis la valorisation des enseignements reçus et une mise en pratique de tout un éventail de compétences. Le métier d’écrivain public est protéiforme et il en est de même des qualités requises à son bon exercice. J’ai pu réaliser au travers de la conception de mes deux écrits combien était vaste le champ des aptitudes nécessaires. L’intérêt également de la relation de ces deux stages est d’exposer, ainsi que nous avons pu le voir, au travers de la lecture de ce mémoire, comme ces deux exercices ont été à la fois bien différents et complémentaires.

     La demande et la destination de chaque œuvre différaient. Les recueils de données n’ont pas été les mêmes. Et surtout, chaque travail autour de la restitution a été bien particulier. La rédaction - et donc les techniques utilisées - ne peut pas être la même dans un document d’information ou dans un récit de vie.

     Mais quel que soit le type de restitution, l’écrivain public reste toujours un passeur. C’est à lui de savoir apprivoiser, recevoir, et accueillir la parole. C’est à lui de savoir la restituer, et cela, pour l’offrir ensuite à son client. L’écrivain public est au-delà du simple transcripteur, il doit assurer la mise en forme d’une parole dans laquelle on va retrouver, au travers d’une intonation ou façon de parler, la personne. De sa matière collectée, il va donner sens et animer la vie. Il va user de son talent singulier, de savoir écrire par et pour les autres. C’est pour cela que je peux dire que l’écrivain public est, tout autant et à la fois, un passeur de temps et d’histoire et un donneur de sens et de texte.

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Du récit de vie au récit de lieu, la mémoire par l'écriture

Histoire de Sophie : ce que j’ai écrit après notre première série d’entretiens (train Vierzon/Tours)


 


       Il y a une charge émotionnelle. Une forte charge émotionnelle. Sophie n'est pas une CLIENTE. C'est une amie. Les choses ne sont pas posées. Non tarifé, le temps n'a plus d'espace. De limite. On ne peut pas cadrer par exemple une heure d'entretien. Nous sommes dans une histoire, son histoire et aussi quelque part notre histoire et mon histoire. Ça s'emmêle. Bien que nous ayons finalement très peu de souvenirs communs, nous sommes dans une confiance totale. Je veux n'être qu'une oreille, mais là, je suis une oreille sensible, émue. Touchée et bouleversée. J'entends, ça me fait mal et veux conserver mon air impassible. Et de toute façon, même si ça ne fait pas mal, je suis interpelée. Nous sommes dans le registre de la confidence, de l'intime.

      Cela entraîne une autre difficulté. La retranscription. Je retranscris ce que j'ai noté. Je n'arrive pas à transformer ces mots. Quand j'en remplace un, modifie une expression, je finis par l’effacer et remettre le sien. C'est celui que j'ai entendu et qui m'a touché. Je n'ai pas envie, ne peux pas le changer.


      Et même les remettre en ordre, ces phrases et paragraphes, je ne pense pas que ce sera simple. Le passage du coq à l'âne, la digression évoquent bien le travail de la pensée, le cheminement des souvenirs. Cela donne du sensible. Beaucoup plus émouvant qu'un travail bien linéaire, construit, cartésien.

     J'ai passé une semaine avec Sophie (et Michèle) à parler, écouter, noter. Sans aucun ennui ou lassitude, bien au contraire. Je suis profondément émue et aurais voulu que cela ne s'arrête pas. Nous n'avons pas fait grand-chose, au sens habituel de mes remplissages de journées, mais nous en avons fait tellement et d'exception. Je n'avais jamais connu ce genre de situation. Il y a aussi la question du comment l'on se positionne face à l'autre. Au sens de la position physique, gestuelle. Il me semblait que le dictaphone pouvait être plus simple, posé quelque part et oublié, pour ne plus que permettre une conversation comme ça, à bâtons rompus. Le cahier de brouillon, je l'aime bien aussi. Déjà expérimenté avec mes parents. Emmené dans mes bagages. Sophie l'a préféré. Ce n'est pas évident d'écrire devant quelqu'un qui à part parler n'a autre chose à faire que regarder, me regarder moi, écrivant ce qu'il dit. Et, quand on écrit, ça prend du temps, toujours plus que parler, aussi rapide soit-on. Et, on ne peut pas regarder. Quelque chose aussi de l'intime, d'écrire devant l'autre. Surtout qu'il sait aussi que l'on écrit de son propre intime. Peut-être plus facile pour lui, il n'est pas regardé. La parole et la confidence en sont peut-être facilitées. Dire, pas seulement pour dire, mais pour que l'autre note, note et retranscrive. Situation paradoxale. Le narrateur n'est pas celui qui écrit. Il est celui qui dit. Mais son interlocuteur est le transcripteur. Transcripteur qui s'approprie le discours avec le je. Peut-être aussi cela qui fait que je ressens tant d'émotion et bouleversement. De ce que j'entends et de ce que je me l'approprie. Le regard aussi de Sophie sur moi écrivant son dit. Son attention. Dans tous les sens du terme. Ses pauses dans le discours pour m'attendre. Une espèce d'autobiographie par procuration.


       Je ne fais que transcrire les mots de Sophie. Que cela change-t-il pour elle ? En quoi n'aurait-elle pas pu les écrire seule ? Ce serait même plus rapide. Qu'est-ce que je lui apporte ?

        Elle parle de quelque chose de l'ordre d'une thérapie. Oser dire les choses, certaines jamais confiées à qui que ce soit ? Une aide sur le travail de rassemblement des idées ? Un mot de temps en temps, mais qui relie, rattache les souvenirs ? Le besoin de parler à l’autre ?

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Histoire de Sophie

Photographie


  

        Elle me tend une photographie, on ne voit que ses yeux ; ils sont immenses.
        Ils fixent l’objectif. Grands ouverts et tragiques. 
        Son visage est maigre, creusé, les rides sont saillantes.

        Elle n’a plus de cheveux.  
        Le pull et la chemise qui emprisonnent son cou paraissent bien trop larges.
                         
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Souvenirs de mes parents

Hommage à ceux qui ne sont plus là



  

        Je pense à eux, les morts et les vivants. Ceux qui vont partir, et ceux qui le sont déjà. Celles parties il y a peu, « les disparues de l’été », Suzanne, tata Jeannette. Ceux partis il y a plus, mes grands-parents, tata Zoé, tata Herminie, tonton Abel, tonton Adrien, Denise, Jean-Michel. Ceux dont je me souviens très bien, ceux dont je me souviens un peu, ceux dont je me souviens que l’on me parlait. Ceux aussi dont je n’ai jamais entendu parler, dont j’ai juste entendu le nom. Ceux dont je n’ai même pas entendu le nom. Ils sont là. Inscrits dans nos vies, nos histoires, nos destins. Ils sont nés, ils ont aimé, ils se sont mariés, ils ont eu des enfants, ils ont travaillé, ils sont morts. Ils ont vécu sur cette terre d’Orliaguet, si rude. Ils ont vu se lever les matins et se coucher les soirs sur ses pechs comme nous les voyons encore. Ils sont allés dans ces bois ; ils y ont grimpé, se sont accrochés aux branches auxquelles nous nous retenons toujours ; ils y ont ramassé ces champignons que nous cherchons encore. Ils ont travaillé leurs terres, les ont labourées, ensemencées et récoltées comme nous continuons à le faire. Ils en ont acheté de nouveaux lopins pour agrandir les leurs. Ils ont lutté dans cette nature difficile, dans cette petite vallée encaissée entre ces pechs de castine et de broussailles. Ces pechs à la terre stérile et aux noisetiers rabougris. Ils étaient là, ils le sont encore. De leurs traces, je suis partie à la recherche.



Orliaguet autrefois

L’école dans les années 30



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Souvenir d’école, Ginette Chapelle

      Elle était à la mairie. On devait être une dizaine. Les enfants venaient de loin, à pied, ils descendaient des pechs. C’était madame Fontès l’institutrice. Elle avait une fille Bernadette, Dadé, avec laquelle j’étais très copine. Elle venait jouer à la maison. On grimpait dans une laurière qu’il y avait devant. Quand elle a quitté Orliaguet, elle a arrêté de faire l’école. Son mari était représentant en confection et ils ont acheté un magasin à Souillac, Chez Fontès. 

      Après, il y a eu madame Guitard. Elle venait d’Eybènes à pied tous les jours. En quarante, pendant la guerre, quand la mémé travaillait dans les champs, pendant la récréation je rentrais à la maison pour tremper la soupe et m’occuper de ma grand-mère qui était paralysée.


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Une année particulière

« Young and Happy »



 
       Au 80 de la rue Mouffetard, se trouve l'auberge de jeunesse « Young and Happy ».


     J'arrive en pleine forme, satisfaite de m'être si bien repérée dans les rues de Paris et me sentant déjà en terre connue. L'auberge a l'air sympa. Elle me fait penser à un bistrot du début du siècle dernier. Elle est vide à part un garçon à la réception. Je lui règle la chambre - plutôt le lit - et il me donne la carte d'accès ainsi qu’une paire de draps. Je dois aller au deuxième étage. L'escalier est étroit, les marches hautes, pour accéder au palier il y une marche encore plus haute et extrêmement resserrée, à peine la place d’y poser son pied. La chambre est très petite. D'un seul coup d'œil, je la vois entièrement. Deux lits superposés d'une place. Bien sûr, celui qui est inoccupé est en haut, l'échelle est toute raide et le lit n'est pas fixé au mur. Le sol est jonché de valises et affaires diverses, petites culottes y compris. Je remarque de petites sandales. Une toute petite table carrée, deux chaises et un tabouret. Là non plus, pas le moindre espace vacant. Plein de boîtes de nourriture déshydratée asiatique empilées. Un lavabo, sans le moindre plan de travail, et malgré tout dessus, des verres à dents et accessoires divers. On se croirait dans la maison des nains. Je vais faire Blanche-Neige. Vu les indices, je dois être avec des chinoises. En tout cas des asiatiques. Après tout, le dortoir est mixte et ça sera peut-être plus simple qu'avec une équipe de rugbymen. J'ouvre une porte et trouve un WC. Il y tellement peu de place, qu'en ne s'asseyant pas, les genoux frottent la porte. Je range ma valise sous le lit. Aucune des chinoises n'y a pensé. J'ai un peu peur qu'elles s'amusent toute la nuit. Je fais mon lit, je n'ai pas eu de taie d'oreiller et il y en a déjà une dans le lit. Plutôt dégueulasse mais pas le moment de faire des manières. Il n'y a qu'un éclairage pour toute la pièce, l'ampoule centrale.


      Délestée de mes bagages, il n'est que 4 heures, je vais marcher vers la rue de Santeuil, longe le jardin des Plantes, continue vers la Gare d'Austerlitz, remonte en direction des quais, et enfin la rue Cardinal Lemoine et la rue Monge. Je suis très contente, je n'ai pas sorti mon plan et me suis parfaitement repérée. J'ai réussi à dénicher une serviette de toilette, ce qui était un véritable défi. Et qui plus est, de mauvaise qualité. Ce sera ma serviette de voyage, elle prendra moins de place. J'ai aussi trouvé un livre d'Abigail Padget que je n'avais pas lu  Petite tortue.


      C'est curieux, je n'arrête pas de croiser des polytechniciens. Avec ou sans bicorne. Je regarde toutes les boutiques de la rue Mouffetard, étudie toutes les cartes de menus affichées dans la rue ou derrière les vitrines et Sophie me téléphone. Et puis je vais manger dans un petit restaurant à côté de celui dans lequel j'avais été avec Patou. Une entière tablée de polytechniciens se trouve dans celui d’en face. Je prends un apéro, mon repas, et il est déjà presque 11 h 30. Je rentre à l'auberge de jeunesse. Je frappe avant d'entrer dans la chambre. Les filles sont là, elles sont bien chinoises et ne parlent pas français. Elles passent cinq jours à Paris et ensuite autant à Londres. Je décide d'aller prendre une douche avant de me coucher. Elle est à l'étage au-dessus sur le palier. L'interrupteur extérieur est vraiment sale. À l'intérieur, il y a sur la gauche un lavabo, en fait un lave-main sur lequel on ne peut rien poser. En face, la fenêtre est fermée par un vieux volet en bois. Derrière le volet, il n'y a pas de vitre, on sent l'air. La douche est sur la droite, surélevée. Entre la douche et le mur, il y a un tout petit espace. Pas très propre, plutôt humide, j'y entasse toutes mes affaires. J'entre dans la douche et ne tire pas le rideau afin d'éviter tout contact. La pomme de douche ne se décroche pas, la température de l'eau ne se règle pas et elle est quasiment froide. Je m'essuie à peine avec ma serviette pas lavée. Voilà, la douche est prise. Les chinoises me disent qu'elles descendent. Je prépare mes affaires pour le lendemain et vais me coucher. Je m'endors assez vite, sur mon livre. Par contre, je suis réveillée à 3 heures. Le matelas est très dur. Je me lève à 6 h 30. Le petit déjeuner n'est qu'à partir de 8 heures. Mais je peux descendre dans la cave, salle de réfectoire, et y manger un croissant avec un jus d'orange. Le café n'est pas encore prêt.


    Je ne sais pas si je retournerai dans cette auberge de jeunesse. Je peux l'envisager, mais franchement, je regrette qu'il n'y ait pas eu de chambre chez « Old and Sad ». Si cette dernière existait, elle me conviendrait certainement mieux et je crois qu'il faut être vraiment être young pour être happy au 80 de la rue Mouffetard.






Haut-Brion à Talence - Histoire d'un quartier

Réalisation en cours de réécriture - Table des matières actuelle



Histoire du quartier haut-Brion
1
     Présentation, remerciements3
     Les quartiers de Talence5
Avant le quartier7
     Origine du nom Haut-Brion : Extraits d’Histoire de Talence11
     Extraits de Pessac de Jacques Clémens13
Historique de l’origine du quartier21
     Résumé récapitulatif de l’historique de propriété du château Haut-Brion25
     L’acte notarié26
     Origine de propriété27
Le lotissement Haut-Brion33
     Formalités au cours de la constitution du « Lotissement Haut-Brion »37
     Archives municipales43
     Les noms de rue50
     Autres documents trouvés aux archives municipales de Talence52
Les premiers habitants53
     Recensement de 192657
     Recensement de 193164
     Recensement de 193665
     Quelques données statistiques66
La vie dans le quartier : au fil des témoignages
69
     Les maisons73
     L’eau, l’électricité et les ordures ménagère76
     Les Transports79
     Le quartier et les gens du quartier81
     L’école85
     La chapelle Saint-Paulin86
     Les commerces91
     La guerre97
     Un hiver mémorable
100
Syndicat De Défense Des Intérêts Du Quartier Haut-Brion de Talence105
     Première période 1929-1939109
     Deuxième période : 1939-1945109
     Troisième période : 1945-1947109
     Quatrième période 1948-1953116
     Cinquième période : 1953-1956116
     Sixième période : 1956-1963 124
     Septième période : 1963-1999
124
     Présidents du Comité de quartier
154
L’Association Sociale Familiale et Culturelle Intercommunale
155
     La garderie159
     La garderie des enfants handicapés167
Cartographie
173
     Carte Cassini, seconde moitié du XVIIIe siècle 175
     Château Mission Haut-Brion en 1811177
     Cadastre de Talence 1847, planche C2179
     Photo aérienne du 8 août 1924, de l’IGN181
     Photo aérienne du 10 août 1924 de l’IGN183
     Photo aérienne185


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L'image de l'écrivain public auprès des personnels d'établissements accueillant des personnes âgées

L’analyse des principaux résultats




L’écrivain public, un acteur connu et utile
     
L’écrivain public semble connu. Une seule personne a répondu qu’elle ignorait ce qu’était un écrivain public. Plus de la majorité des répondants l’identifie d’abord comme un rédacteur, de récits de vie ou de biographies, voire un porte-plume pour aider les résidents à écrire leur courrier personnel. Ils sont moins nombreux à le voir comme un animateur d’atelier d’écriture. Beaucoup, également, soulignent qu’il facilite, à travers les actions qu’il met en œuvre, l’expression des résidents. Déjà, une des hypothèses que nous avions émises (H4) se vérifie : l’outil de l’écrivain public est l’écriture et par ce moyen médiateur, l’écrivain public permet de sauvegarder la trace des expressions des résidents.
  
Les répondants sont même allés plus en profondeur. Non seulement l’écrivain public favorise l’expression orale ou écrite des personnes âgées, mais encore il participe à la conservation de leur mémoire et au maintien de leur intégrité intellectuelle. Dans une moindre mesure, il contribue à améliorer leur moral, leur offre un moment de détente et les sort de leur isolement. « Toute activité nourrissant l’esprit est nécessaire à l’équilibre [de la personne]. Elle ne peut qu’être enrichissante », précise un répondant. Nous avions émis l’hypothèse (H3) que l’écrivain public pouvait être regardé comme une personne permettant d’aider les personnes âgées à conserver leur mémoire. Cette hypothèse semble également vérifiée.

L’écrivain public, entre animation et soins

L’animateur est l’interlocuteur privilégié de l’écrivain public selon plus des deux-tiers des répondants. L’animateur est nécessairement la personne qui lui est la plus proche, car comme lui, il œuvre pour le « lien social », il sollicite « l’intellect » des résidents, il « connaît leurs besoins en matière de sociabilité ». C’est lui qui sera à même de coordonner les projets et d’y intégrer les activités de l’écrivain public.


Le directeur est la deuxième personne, selon les répondants, avec qui l’écrivain public doit entretenir des liens privilégiés : le directeur est un facilitateur de projets qui connaît les résidents et le contexte administratif.


Enfin, deux catégories de personnels sont aussi indispensables au bon développement des activités de l’écrivain public : les psychologues peuvent aider l’écrivain public grâce à leur connaissance de la pathologie et du caractère des résidents, de leurs attentes, et de leur histoire, passée et présente, ainsi que de leur appréhension de l’avenir ; le personnel soignant, quant à lui, est en contact direct et quotidien avec les résidents avec lesquels ils établissent très souvent une relation de confiance et pourront ainsi les motiver pour participer aux activités de l’écrivain public.


Lettres de Georges et Suzanne
Georges à Suzanne



22 juin 1978, Orliaguet à Paris

 

Jeudi, 13 h 30

 


Ma tendre épouse

 


           
Je viens de monter au plaisir des Dieux.


            Vous m’avez transporté sur les cimes de la béatitude, car aussi paradoxal et fou, que cela puisse paraître à ceusses que le sublime ne peut atteindre, il y a, dans les plaisirs de la chair, (qui viennent toutes fois bien après ceux de l’esprit) la même délectation raffinée que j’éprouve à contempler la perfection de la rose qui orne ma table.


            En bref, votre civet, que je viens de distiller, était une pure merveille. Je l’ai goûté, humé avec la même délectation qu’un fou de la sculpture, contemplant la Vénus de « Millau ». Contrairement aux imbécilités répandues, il y a dans la dégustation d’un grand plat, flattant le palais et les tripes, des joies fortes pour l’esprit ému d’atteindre aux transports que procure la perfection, autant dire l’inaccessible. Je suis redescendu de l’Olympe sur le moelleux de la mousse, l’arôme d’un bon café cependant que le parfum de la quetsche me plongeait dans la douceur du ravissement que procure la béatitude.

        
  
Mille grâces vous soient rendues, madame, qui avez le merveilleux pouvoir, étant loin, d’être si près.

        
  
Mais toutes les bonnes choses ont un revers, vous allez me rendre le restau insupportable ! Aussi, suis-je décidé à continuer de vivre à la casbah, entouré de mes « silencieux » amis.

         
 
Encore mille mercis pour ces instants incomparables (non, je ne débloque pas), que je dois à votre amour, tellement perspicace, vous qui ne ménagez jamais votre peine pour rendre heureux ceux que vous aimez.

         
 
Je vous baise la main, madame.

 

Moi

 

            Soirée à la maison, pas vu les Chapelle. Ce matin, pas de lettres des frères de la côte. Ce jour pas de soleil, gros nuages, mais pas de pluie. Vais aller porter ces élucubrations à Carlux où vais toucher ma « petite fleur » des Anciens Combattants. Grosses bises à tous trois. G.







Psychiatrie

À ce moment là 


  

     Vous avez vingt ans et vous ne savez pas. Vous êtes venue un peu comme ça, presque par hasard. Pour voir. Vous êtes étudiante en lettres modernes. Vous venez de vivre trois années de tout. De l’apprentissage, de l’exaltation et du découragement. De l’amitié, de l’écriture, des amours. De l’insouciance et de l’appréhension. Trois années à faire ce qui vous plaisait, en pensant avoir du temps devant vous.

      Qu’est-ce que vous connaissez de la psychiatrie ? Pas grand-chose, au fond. Quelques lectures de Freud, Dolto, Laing, Barnes. Les livres de Soubiran et Benedetto. Vous avez affiché, dans votre chambre de cité universitaire, des photographies d’un reportage sur la fermeture des hôpitaux psychiatriques en Italie.


      Un cousin de votre mère a été interné à plusieurs reprises. Peut-être vous êtes-vous dit qu’un jour vous le seriez aussi. Une fois dans votre enfance, vous êtes allée à un bal à l’hôpital psychiatrique de Lorquin. Une autre fois, le père d’un ami, surveillant à l’hôpital psychiatrique de Mont-de-Marsan, vous y a emmenée voir ce qu’il n’avait jamais vu jusque-là. Un homme venu d’une campagne profonde, pris en charge bien trop tardivement, pour une crise de delirium tremens. Vous ne savez pas quand vous le voyez, cet homme recroquevillé, prostré et halluciné, qu’il sera mort le lendemain.


    Vous avez reçu ce dossier de recrutement pour l’école d’infirmière du Centre Hospitalier Spécialisé Charles Perrens. Vous ne l’avez pas demandé, mais vous avez un grand frère, brillant étudiant en médecine, qui s’inquiète de votre devenir. Vous avez déjà reçu un dossier pour une école d’infirmières militaire et n’y avez pas répondu. Mais là, vous vous dites que vous allez le faire. Vous n’envisagez pas d’exercer ce métier, mais il n’y a qu’un oral à passer, cela vous fera une expérience. Vous remplissez le dossier.


    Certes, la psychiatrie a, en quelque sorte, toujours jalonné votre chemin. Vous intéresse et concerne, vous interpelle. Devenir infirmière en psychiatrie ? Vous n’y avez jamais songé. Images disparates, métier bien improbable.


      La veille encore, vous ne savez pas si vous irez le passer, cet oral. Vous rentrez tard de chez un ami et votre 2CV tombe en panne. Vous n’êtes pas loin de votre chambre universitaire et voulez la regagner à pied. Vous entendez des pas derrière vous. Loin. Vous ne vous retournez pas. Vous continuez d’avancer. Les pas vous suivent. Vous continuez. Les pas se rapprochent. Vous continuez. Les pas se rapprochent de plus en plus. Vous avez peur, de plus en plus peur. Vous finissez par courir. Courir. Vous arrivez près du campus. Il y a de la lumière. Dans la première résidence, vous avez un ami. Vous n’entendez plus les pas. Vous courez toujours. Vous arrivez chez cet ami, en pleurs. Il vous raccompagne chez vous.


    En vous réveillant le lendemain, vous êtes encore dans votre peur. Et puis tout d’un coup, cela vous revient. Et vous vous préparez. Vous vous faites toute mignonne. En jeune fille bien élevée par ses parents, comme vous savez pouvoir le paraître. Vous mettez votre jolie petite robe à fleurettes bleues, au fin rebord de dentelle et au col Claudine. Cette robe qui vous fait penser à celles de l’après-guerre.


     Vous êtes face au jury. Des personnes sont assises tout autour d’une grande table rectangulaire. Six, sept ou huit. Vous ne savez plus. Vous êtes assise, occupant seule un des grands côtés. On vous pose des questions, d’un peu partout à la fois. Sur vous, ce que vous avez fait. On veut vous connaître, cerner votre personnalité. Vous n’avez rien préparé, vous êtes juste venue vous faire une expérience. Vous êtes détendue et vous répondez, du tac au tac. Tout d’un coup, on vous la pose cette question, la seule dont vous vous souvenez encore.

      Quelle est à votre avis la meilleure qualité d’un infirmier en psychiatrie ?


    Vous n’y avez jamais réfléchi, vous n’avez même pas vraiment conscience de la réalité de ce métier. Pourtant, vous répondez. Immédiatement. Une réponse surgit de vous. Du plus profond de vous. Comme si quelque part, elle y était inscrite.

      « Savoir se donner tout en sachant se conserver. »


      À ce moment-là vous percevez un changement dans le jury. Vous leur plaisez.

     À ce moment-là, les choses basculent. Ce qui n’était qu’une expérience devient un possible.

     À ce moment-là, vous vous demandez ce que vous allez faire si vous êtes reçue.

    À ce moment-là, vous ne savez pas que trente années plus tard vous ne sauriez donner de meilleure réponse.


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